mardi 1 mai 2012

Comme si j'étais (lumort)

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Je suis mort

Soit le cri chronique de l’auto-satisfaction paternel. Pour mon père le Je suis mort est l’objectif d’une bonne journée, une bonne journée ne peut être si elle n’offre, ni ne signale sa fin sur cette sensation d’être mort. Enfin mort pas tout à fait : le Je suis mort étant l’équivalent du presque mort. Quand mon père dit « Ah je suis mort » il dit en même temps qu’il est presque mort, c’est à dire encore assez vivant pour connaître la mort, pour la sentir. Un peu à la façon de l’avant-dernier verre qui se boit dans l’Abécédaire de Deleuze. Mon père n’est sans doute pas le seul à dire qu’il est mort, à ne pas l’être vraiment, à l’être presque et à l’être presque assez pour ne pas l’être du tout, mais je n’ai qu’un seul père.

Je suis mort, c’est le cri du travail volontaire, celui qui tue plus qu’il ne paye. Ne payant pas, il tue juste un peu. Si mon père rentrait de son travail en disant Je suis vivant peut-être qu’il gagnerait plus d’argent qu’il ne travaille. Ou plutôt il ne dirait rien : gagner de l’argent, c’est garder le silence, s’économiser. Le travail de mon père, le travail du je suis mort, c’est le travail qui travaille à ne pas gagner d’argent. Mon père a commencé très jeune ce travail (aussi jeune que ma mère, qui elle, sans travailler à gagner de l’argent, n’en a jamais perdu non plus : ma mère a jouer le jeu du travail, elle n’a ni gagné ni perdu, vu ce qu’elle a perdu a jouer le jeu). 
Depuis, il n’a jamais fléchi, à chaque nouvelle entreprise, il a toujours remis sur l’établi le travail inachevé de la veille, soit le travail, uniquement le travail, le travail nu : celui avec un marteau, des clous, du plâtre, … enfin tout ce qui peut sortir de Brico depôt.

Il était menuisier au départ, le menuisier du bois. Maintenant il est aussi menuisier du carrelage, du béton, du placo, du tout à l’égoût, … menuisier complet, surqualifié. Il enchaîne les épreuves du chantier comme un coureur du Tour de France, les cols, un surfeur, les vagues, toutes ces choses rugueuses, les gravats, la colle, ça lui glisse dessus jusqu’au moment du Je suis mort, qui l’âge aidant, arrive de plus en plus tôt : c’est la récompense de mon père, sa pré-retraite.


Tant que le travail le tue, alors il est vivant, c’est tout. Il est vivant de n’avoir d’autres rapports avec le travail que le travail lui-même : un certain plaisir. Le reste, c’est pour les médiocres, ceux qui négocient, chouinent, grappillent, grattouillent, lorgnent et crèvent aussi, pas mieux. Déclarer son plaisir gratuitement ou le taire moyennant finance du moment que ce qui me tue ne croise jamais ce qui t’alimente.

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