Je suis mort
Soit le cri
chronique de l’auto-satisfaction paternel. Pour mon père le Je suis mort est l’objectif
d’une bonne journée, une bonne journée ne peut être si elle n’offre, ni ne
signale sa fin sur cette sensation d’être mort. Enfin mort pas tout à
fait : le Je suis mort étant l’équivalent du presque mort. Quand mon
père dit « Ah je suis mort » il dit en même temps qu’il est presque
mort, c’est à dire encore assez vivant pour connaître la mort, pour la sentir.
Un peu à la façon de l’avant-dernier verre qui se boit dans l’Abécédaire
de Deleuze. Mon père n’est sans doute pas le seul à dire qu’il est mort, à ne
pas l’être vraiment, à l’être presque et à l’être presque assez pour ne pas
l’être du tout, mais je n’ai qu’un seul père.
Je suis mort, c’est le cri
du travail volontaire, celui qui tue plus qu’il ne paye. Ne payant pas, il tue
juste un peu. Si mon père rentrait de son travail en disant Je suis vivant peut-être
qu’il gagnerait plus d’argent qu’il ne travaille. Ou plutôt il ne dirait
rien : gagner de l’argent, c’est garder le silence, s’économiser. Le
travail de mon père, le travail du je suis mort, c’est le
travail qui travaille à ne pas gagner d’argent. Mon père a commencé très jeune
ce travail (aussi jeune que ma mère, qui elle, sans travailler à gagner de
l’argent, n’en a jamais perdu non plus : ma mère a jouer le jeu du
travail, elle n’a ni gagné ni perdu, vu ce qu’elle a perdu a jouer le jeu).
Depuis, il n’a jamais fléchi, à chaque nouvelle entreprise, il a toujours remis sur l’établi le travail inachevé de la veille, soit le travail, uniquement le travail, le travail nu : celui avec un marteau, des clous, du plâtre, … enfin tout ce qui peut sortir de Brico depôt.
Depuis, il n’a jamais fléchi, à chaque nouvelle entreprise, il a toujours remis sur l’établi le travail inachevé de la veille, soit le travail, uniquement le travail, le travail nu : celui avec un marteau, des clous, du plâtre, … enfin tout ce qui peut sortir de Brico depôt.
Il était
menuisier au départ, le menuisier du bois. Maintenant il est aussi menuisier du
carrelage, du béton, du placo, du tout à l’égoût, … menuisier complet,
surqualifié. Il enchaîne les épreuves du chantier comme un coureur du Tour de
France, les cols, un surfeur, les vagues, toutes ces choses rugueuses, les
gravats, la colle, ça lui glisse dessus jusqu’au moment du Je suis mort, qui l’âge
aidant, arrive de plus en plus tôt : c’est la récompense de mon père, sa
pré-retraite.
Tant que le
travail le tue,
alors il est vivant, c’est tout. Il est vivant de n’avoir d’autres rapports
avec le travail que le travail lui-même : un certain plaisir. Le reste,
c’est pour les médiocres, ceux qui négocient, chouinent, grappillent, grattouillent, lorgnent et crèvent aussi, pas mieux. Déclarer son plaisir
gratuitement ou le taire moyennant finance du moment que ce qui me tue ne
croise jamais ce qui t’alimente.
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