C’était en novembre, un jeudi, un jeudi d’élection, commission paritaire et COSL, carte jaune, carte violette, Yves Troyard, nouveau dans l’école mais pas dans le service, délégué CGT, se présentait et nous avait gentiment demandé nos voix. C’était la première fois qu’une personne se présentait à moi avant de me demander ma voix. Il n’avait pas franchement fait campagne, il avait écrit un mail bref, genre informatif sur ce que c’était, que lui s’occupait de telles choses, comme les cas financièrement critiques, je m’étais un peu reconnu mais bon… et à la fin du mail, en PS, il disait « je me présente » puis il disait à quoi et en tant que.
Alors je le croise, je reçois mes cartes d’électeurs, c’était la première fois, enfin je crois, peut-être qu’ils en envoyaient les années d’avant… et je lui dis que je voterai sans doute pour lui, il est du genre très marrant qui se retient, mais là c’est pas marrant alors il pince juste les lèvres. Je regarde pas bien à quel organisme il appartient mais je m’en fais pas, j’ai l’impression de connaître ce type : sec, barbichette, genre instit’ de la communale comme dit mon père et puis voilà.
Ensuite le jour des élections arrive et je pense pas trop à ça, j’ai pas bien l’habitude, d’ailleurs je croise pas Yves. Le jour d’avant je l’avais vu et pour tester la came avant de la choisir je lui demande, vu ma situation, si des fois la Mairie elle lâcherait pas une petite augmentation à son fils de prolo émancipé. Il me dit « j’appelle », je lui dis d’accord et je vais en cours, il me dit de rester pour l’appelle, je lui dis « pas le temps », les élèves d’abord le fric ensuite, il me dit « repasse, on appellera plus tard ». J’ai pas compris l’intérêt de ma présence pour l’appel, à part la honte, mais je sais pas bien comment ça marche la CGT, j’ai que les vieux souvenirs de mon père sur la question…
Bon de toute façon la Mairie elle ne fait rien si elle n’a pas fait une erreur avant, elle n’offre rien en avance, contrairement à ses agents qui bossent d’abord et sont toujours payés le mois suivant, elle offre juste de réparer ses erreurs après, bon mais ça ne m’a pas dissuadé, on vote pour quelqu’un, on vote pas pour soi, c’est comme les anniversaires, on y va invité même s’il se peut qu’on s’y régale, et qu’on oubli jamais cette soirée. En général on oublie juste l’age de la personne dans ce cas là, c’est plutôt bon signe.
Bon alors jeudi 6 grand jour, on profite que Patrice garde les enfants de 11h30 à 13h pour aller dans les grands salons de la mairie où sont installés les ustensiles de la cérémonie, c’est un jour de mariage, des unions se scellent dans les cinq ou six grandes salles, mais dans l’isoloir, on voit que les jambes du coït syndical, un être humain et du papier, on peut garder son survet’.
C’est pas comme un mariage, vestimentairement, c’est plus souple.
Quand je dis que des accords se prennent, c’est pas n’importe comment non plus, il y a des règles : déjà faut trouver la bonne pancarte de votre statut. Je suis un peu passé pour un con avec Catherine, la dame qui s’occupe de l’entretien de l’école, en la voyant avec son anorak, je lui fais un mime mobylette, avec la main droite qui accélère et j’ai capté qu’elle partait voter, je lui ai dit, nous aussi on y va, comme pour y aller ensemble, elle m’a répondu que c’était pas la même chose, elle, elle était pas cadre… pas cadre A en plus.
Bon alors la pancarte « cadre A », ni B, ni C, ni D, ni les autres (il y a d’autres pancartes pas cadre : hygiène et sécurité, CHS, …), c’est bon, et avant le truc plus simple, moins grave, le COSL (comité des œuvres sociales et des loisirs, un truc d’artiste). Le COSL, c’est là qu’il faut demander pour avoir de l’argent en cas de pépin, me dit Élise, bon je vote, on verra bien (les jours d’élections les bureaux sont fermés, c’est la fête, on parle pas d’argent). Pour le COSL , j’ai pas de consigne de vote, je ne connais pas les gens, il y a bien des noms sur la liste qui me rappellent des noms d’élèves, mais pas de filiation sûre quant aux personnes, donc, le seul nom que je reconnais c’est CGT, je vote ça, je mets CFDT et FO dans ma poche pour faire des papiers de note.
Je dis que c’est marrant de mettre le papier qu’on préfère dans la boîte et de garder les autres sur soi, comme des choses proches qu’on aime bien, au chaud.
Enfin dans la boîte c’est pas gagné : il faut pas avoir eu l’idée préalablement d’oublier ses papiers. La carte d’électeur, ça suffit pas pour voter, c’est comme à la poste pour retirer son colis, il faut le bon et aussi ses papiers. Bon alors mon dépucelage citoyen (ou électoral c’est peut-être un peu pareil) se complique un peu à ce moment-là, j’ai oublié mon passeport… tout de même, on a pas idée, mais c’est ça le « so much desire » de la première fois, on s’emballe, et vlan ça foire.
Pour le COSL, j’obtiens une faveur, la carte vitale ça passe, bon je ne suis pas complètement venu pour rien, mais pour l’élection du collègue, section cadre A, c’est chaud. Bon déjà l’isoloir ça rigole bien, c’est raccord avec n’importe quel humour de cabine d’essayage avec en plus les pieds qui dépassent, et donc ça fait plein de pieds (on s’étonne ensuite que les gens vote comme des ...). Cabine d’essayage façon aéroport, vu qu’il y a une pression, le geste est solennel donc l’isolement aussi : confidence pour décision, c’est Yves que j’aime à travers moi*.
Ma collègue déconne sévère dans la cabine d’à côté, on voit qu’elle a pas peur de prendre l’avion, elle a l’habitude, Ivryenne de souche et de toujours et à jamais, elle vote comme elle respire. Pontault a trop mal tourné, et moi avec, pour être encore Pontaulois (combalusien, je t’en parle même pas).
Elle vote pour la paix si j’ai bien saisi sa couleur politique (sur le papier). Elle me dit de garder mes chaussettes, j’essaye de me concentrer, c’est dur, les gestes sont pas difficiles, mais si je me trompe, c’est dommage : contreproductif.
C’est sûr c’est pas lepenchirac comme rencontre.
Ensuite je vais à cadre A, trop la frime, on a même pas de chaussures, on doit être les cadres A en basket, facile à voir.
Bon la s’arrête mon délire, pas de papiers, pas d’urne. Ah oui, la cabine c’est tellement marrant que j’ai oublié la suite, le vote. Donc je vais à l’urne avec les lettres de mon initial en dessous, mon urne, avec à droite la dame au cahier, registre de signatures, au milieu monsieur manette et la chevillette cherra et à gauche celui qui te rend tes affaires. L’urne et tellement transparente, qu’on regarde même pas l’enveloppe au bulletin descendre, et puis ces trois personnes, comme les rois mages, en fait on regarde même pas le tour de magie, on regarde les magiciens.
Pour cadre A, c’est mort, la carte vitale avec eux, c’est pas bon, faut repasser, d’ici 17h, parce qu’en plus c’est grève de train, on part plus tôt.
J’ai dit à Yves donc je le ferai, j’y retourne dans l’après-midi.

15h30, petit trou dans le planing, rdv avec un élève à 16h, j’ai le temps. J’ai repéré le vélo de Greg dans la cour, on dirait qu’il l’a customisé. Tout à l’air comme avant mais en mieux, fourche chromée avec gravure sur la tête, guidon et pédalier alliage, je lui demande. Il me dit que c’est pas le sien, le sien c’est l’autre devant, contre la poubelle, celui qu’est pas attaché. Celui qui me plait bien c’est à Thibault. Je comprends mieux, Thibault à la version design du vélo de Greg. Greg est en art, Thibault, en com’.
Thibault me lance ses clefs, c’est parti, il me précise que le pédalier fait un bruit, ça ne s’entend plus dès que je frôle un bus, à la mairie en moins de deux, les grandes artères du Havre en vélo c’est pas mal, c’est pas tendu comme Paris mais il y a de quoi faire.
Je monte les marches souples de moquette en courant, hop cadre A, j’connais maintenant, en plus il y a Yves en personne, ah bah on se sert la main, tu penses, j’ai bien fait de revenir, mon vote en personne, mon bulletin incarné, je lui explique le topo, les papiers tout cela, il se marre un peu, mais je dois être aussi, son héros, à revenir comme ça, il sait même pas qu’il est mon premier candidat de ma vie, il ne sait pas non plus, que CFDT ou FO, mon vote, il aurait pu s’asseoir dessus, et s’il est vraiment CGT, il peut comprendre.
Mon enveloppe est chargée depuis ce matin, je passe dans l’isoloir pour faire joli, en fait je sais même plus.
Le magicien, moustachu cette fois, me sert la main, c’est plus drôle le vote en cadre A, le registre à signature est à l’envers, c’est vraiment la bonne ambiance, je lui dis que mon passeport est un peu usé, il me signale que c’est raccord avec ma chevelure, enfin il se marre bien le bonhomme dans son costume.
_ Bien verticale l’enveloppe, s’il vous plait.
_ Ah pardon…
La République c’est quelque chose. Avec des consignes pareilles, là l’enveloppe, pas moyen d’en regarder la trajectoire, on reste accroché aux moustaches de corps républicain comme à celles d’un vieil instit’ ou d’un gardien de musée. Bon c’est fait, merci tout le monde, c’était une journée pas comme les autres, c’est sûr. Ma première journée avec de la démocratie d’origine contrôlée dedans.
Je suis entré en démocratie, après 37 ans. En démocratie locale. Pour la ligue 1, je suis pas encore prêt.
* Sur l’air de « Confidences pour confidences, c’est moi que j’aime à travers vous ».
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire