Facile comme du parachute ascensionnel mais au ras de l’eau
Le niveau des situations, par exemple d’où l’on regarde la mer, reste difficile à choisir. Du haut, 200 m, on a l’ensemble, la mer en plaque dure, on embrasse l’étendue, avec sur les côtés, les caps ou les pointes qui se détachent, au fond une île possible ou deux ou un lointain retour de terre. À mi-hauteur, 30 à 50 m, si l’eau est belle, on voit mieux le fond, les variations, c’est la bonne hauteur si la maîtrise du paysage nous concerne moins que la vibration des détails.
Légèrement au-dessus de l’eau, disons deux trois mètres, on vit la mer, on ne la regarde plus comme un ensemble, mais plutôt comme le support de petites aventures : la nageuse, le zodiac, le ballon, la mousse, l’activité. On est à niveau, plus de panorama, ni de colorama mais des événements, la vie des motifs.
Difficile donc d’établir le bon endroit pour la chose, la distance, la hauteur. Le vélo étant encore le meilleur outil pour fabriquer le rapport, mais si jamais des envies de situations stables voire de propriété s’annoncent…
De même, je ne sais jamais, si c’est le château qui est le mieux placé dans sa hauteur ou le paysan dans sa plaine, le château qui domine le paysage est aussi par cette position, le plus vulnérable : si bien protégé par les remparts ou les murailles, difficile de fuir aussi, alors que les champs, c’est ouvert.
Où faut-il être, pour mieux faire ceci ou cela, vivre ?
La compréhension comme l’appréhension, du terrain, du pays qu’on habite, ne peuvent sans doute pas être suffisantes, satisfaisantes, sans déplacement, sans le suivi du mouvement qui a produit le territoire, la promenade ou la rando n’ont sans doute pas plus d’intérêt que celui-là, refaire le chemin d’une perception du relief et des visions qu’il permet.
Bon, ces rapports, le haut, le bas, vision imprenable contre touché des éléments, sécurité de pierre sur liberté de paille, construisent sans doute une part des rapports politiques. Les pieds dans l’eau l’hiver, on envie sans doute celui qui plus haut au sec nous regarde en riant, l’été le rapport peut bien s’inverser, comme le confort de l’abandon d’une pâture pendant la douleur de la flambée d’une place forte. Selon l’instabilité des époques, les niveaux favorables de l’existence varient avec les reliefs, ce n’est pas cette généralité qui me préoccupe ici mais plutôt son annulation.
La stabilité contemporaine permet de vivre des expériences moins reparties. Au ras de l’eau, disons juste au-dessus du ras, se trouvent quelques maisons construites justement à l’époque où les architectures de côte, phénomène périphérique et exceptionnel, n’étaient un souci pour personne, juste une rareté voire une excentricité, comme le bain de mer. Dans ces maisons, se retrouvent particulièrement en saison chaude (appelée aussi « haute saison »), un certain nombre de familles, rattachées de près ou de loin à celle des propriétaires des lieux, celle-ci n’ayant parfois que peut l’occasion de s’y rendre. Soit qu’elle préfère l’argent que la location permet de rassembler pour assurer une part de l’isf, soit qu’elle comprenne, par générosité, l’intérêt des familles candidates pour un tel cadre de vacances et qu’elle en cède l’usage contre une somme assez conséquente mais dérisoire comparée aux tarifs d’une propriété à cet emplacement, dans cette région et à cette saison.
Dans cette maison de vacances idéale, on peut vivre à une trentaine, 15 adultes, 15 enfants, une moitié de petits, une autre d’ado, avec chacun un endroit confortable pour dormir, un quartier enfants, les deux autres tiers pour les adultes, on peut y manger trois fois par jour, autant de choses qu’on peut vouloir ou espérer manger, avec une qualité de produits et de cuisine de ceux-ci irréprochable, la qualité ne demandant qu’à être améliorée par celui qui en soupçonnerait l’insuffisance. On peut y boire jusqu’à une centaine de litres d’alcool en quinze jours, de toutes sortes, mais l’alcool étant un lien social de premier choix, les sortes restent sagement réduites à la joie du partage du même. On peut y pratiquer nombre d’activités nautiques, sachant qu’une embarcation à moteur, assez puissant pour combler la pénurie de vagues de cette région, est à disposition, tout comme un morceau de plage qui n’est plus privée depuis pas mal de temps mais qui garde une part de cette qualité d’antan comme une réputation. Réputation qu’il faut à l’occasion défendre à l’aide de quelques serviettes posées très tôt le matin, en revenant du pain et de la presse. La pratique des sports de route est aussi programmée, mais je ne m’attarderai pas sur ce potentiel tant il serait possible de penser qu’il est en option pour celles et ceux qui supportant mal une telle facilité de l’existence choisiraient, tôt le matin, d’aller souffrir un peu dans l’ascension des crêtes que la région réserve à de nombreux fanatiques… puis de toute façons ce n’est pas une qualité propre de la propriété, l’Alsace proposant sans doute autant davantage en la matière.
Qu’aurais-je oublié ? Rien. Rien ne manquant, rien n’a été oublié. Deux semaines, entouré d’une trentaine de personnes toutes aussi différentes de moi, que peu semblables entre-elles, cinq-six couples, quelques célibataires, des enfants gâtés et charmants, dans une harmonie sans crise ou alors parfaitement sourdes, anciennes, tragiques et donc habituelles. Un climat totalement adiscentionel, tellement la mollesse du parachute ascensionnel qui semblait, à l’autre bout de l’anse, soulever pacifiquement, selon un rythme régulier, comme autant de corps de vieux possibles, pouvait paraître tonique juxtaposé au potentiel politique de notre communauté. Son incapacité vertigineuse à la rencontre, à l’utilité même d’un dissensus, était la condition sensationnelle de ce club med artisanal.
Le prix de cette entreprise offrant tout, au bon endroit, pour tous, quelles que soient les origines, les convictions, les conditions, les ambitions : 30 euros par jour et par personne. Dans ce rapport qualité/prix, à ce régime-là, que pourrait bien nous offrir de plus la politique ?
Pour les riches le communisme, c’est pas cher.
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