mercredi 5 décembre 2007

Nouvelle pour court métrage

La dernière note.



- « J’attacherai tes rêves à mes nuits.
Ta bouche à mon sexe.
Tes pieds à mes pas.
Ma folie à un arbre et mes larmes à la pluie. »


Je me suis dit : « joue, joue… » que la vie prenne une couleur bleue.
Je compte jusqu’à sept.
Le tempo. La vague.
La hanche effleure mes lèvres.
Je ferme les yeux.
Mon corps se met à vibrer.
J’oublie.

Un rythme lent : « - Oh ! Bessie chante encore pour moi ce soir. »
Pour le souffle qui meurt dans mon saxophone.
Pour ces légionnaires ivres.

- Eh ! L’négro, tu t’endors ! T’es pas payé pour roupiller !
- Y sont tous pareils les gasoil, des fainéants.
- Ok, les gars ! Gone away blues.
- C’est ça connard joue et ferme ta gueule !
- Y’f’rait mieux de se casser l’bambou.

Milton, pourquoi as-tu écrit qu’en France les gens n’étaient pas racistes ? Pourquoi je t’ai cru ?
Je veux rentrer, oublier le blanc.

J’avais quitté Paris un mois plus tôt, pour arriver au Havre. Depuis une semaine je pensais bien trouver un bateau pour m’embarquer en douce pour l’Afrique. C’était comme ça que j’étais arrivé là.
Mais de huit heures du soir à quatre heures du matin j’étais enchaîné à mon sax dans ce bistrot. Le reste du temps je traînais la savate sur les docks à regarder les bateaux, à jouer pour les mouettes et le vent.

Ce que me donnait le patron, me permettait de manger, en attendant se foutu rafiot. - « C’est la belle vie man ! Tu peux te le dire.»
Les soirées qui n’en finissent pas. L’ivresse, la bêtise chaque soir au rendez-vous, jusqu’à ce qu’on me dise.
- Tiens le frisé ton pognon.
- A demain !
- Ouais, et tâche d’être réveillé !
- Ok





En marchant vers le port, je pensais à ces peaux blanches qui n'y connaissaient rien au blues, A la chaleur qui vous prend aux jambes et vous monte au cerveau dans un cri.

Faire glisser ses paupières, swinguer sous les riffs. Suer des larmes de joie, devait leur être inconnu.

Dehors.
La nuit, tiède et bleutée.
Le chant des sirènes.
La mer douce et chaude.

Mais avant il y a un imbroglio de petites rues : sales, puantes. Bas-fonds havrais. Peuplées de rats, de putes et de misère. Rues sordides et blafardes où les rêves et les espoirs se finissent.

En marchant, je rêvais d'Amstrong, du Duke, au coup de baguette magique de Powel sur un de mes airs. Trois, quatre. Oh, c'est bon, on va casser la baraque…

- Salope ! Tu vas voir comme c'est bon !
J'entendis gueuler au fond d’une ruelle.

Comme une déchirure. J'ai ouvert mon couteau en m'approchant. Le grand type qui se débattait, s'est pris les jambes dans son pantalon, il n'a pas pu bouger. J'ai senti son sang couler sur ma main. Son corps a glissé dans mes bras. La fillette s'est levée en pleurant.

La vie s'est en allée par la gorge. Des yeux regardaient ma main où pendait la mort.

- C'est fini ! Viens, faut se sauver !
Tout s'était joué rapidement, sur un tempo syncopé. Mon bras son cou, la vie, la mort. Les yeux hébétés de la gosse. Puis les cris.

Ses copains hurlaient qu'ils allaient nous saigner.

J'ai pris la gamine dans mes bras et j'ai couru. Les pavés raisonnaient, rythmés par mes faux pas. Derrière le vieux refrain. "Tu vas crever sale négro !"

Je coure à m’en faire péter les poumons, dans ces ruelles qui n’en finissent jamais. Je bute dans les poubelles. Je dégringole des escaliers quatre à quatre. Mes muscles ont mal, je suis au bout du rouleau.
Faire gaffe aux culs-de-sac.
J’ai peur.
Je pleure : « cours petit nègre ! »
Pour elle.
Pour toi.
Pour le linge qui pend aux fenêtre.
Pour ceux qui dorment, qui s’aiment.
Pour les chasseurs.
Pour…
L’air libre.



Devant moi le port. Les bateaux. La lune qui se reflète dedans. Je m’arrête.
Le silence.
C’est bon.
Je tremble en te remettant sur tes pieds. Tu souris.

« C’est cool, petite sœur ». Bientôt le jour va se lever.
- Tu peux marcher ?
- Oui.

Je voudrais qu’elle me lâche la main. Qu’elle se sauve. Elle s’accroche. Elle ne veux pas me quitter.

Je connais un coin près de la plage. On va se cacher. Oublier. Jusqu’à mon trou, je n’ai pas osé relever les épaules. J’entendais leur haine résonner à mes oreilles.

Quand je me suis assis. Des siècles de conneries d’esclavage, de lynchage me pesaient.

La petite s’est endormie, enroulée dans mon manteau. Ma peur s’est posée sur la mer et tout doucement je l’ai senti partir avec les vagues.

Le froid m’a réveillé. J’ai joué en sourdine. Pour l’enfant et le soleil qui s’enflammait, pour la vie, pour mes frères. Puis elle a ouvert les yeux en baillant et en souriant elle m’a dit:
- J’ai faim, tu sais.

Dans la foule, j’avais l’impression que l’on ne voyait que moi. J’avais eu tant de mal à oublier ces regards méprisants qui ressurgissaient.

« Cool man t’es en vie ! »
C’est toujours la belle vie. Pense à l’Afrique. Demain tu retrouveras ta famille, tes amis, le soleil.
L’odeur de la terre, des filles, du yassa.

Je suis revenu, elle était là, rêveuse.
- Comment tu t’appelles ?
- Johnson, et toi ?
- Elsa.
- Comme une de mes amies.
- Qu’est-ce-qu’elle fait ton amie ?
- Elle chante.
- Elle chante !
- Oui, elle chante dans ma tête. La nuit quand je joue…
- Tu joues à quoi, la nuit ?
- Je ne joue pas à quoi, je joue du jazz et puis du blues.
- C’est ce que tu jouais ce matin ?
- Oui, c’est ça.
Elsa ne voulait pas rentrer, elle voulait se baigner. On a mangé des fruits et des gâteaux.

Ce fût le remède pour oublier le cauchemar.

Elle voulait savoir pourquoi mes cheveux, n’étaient pas comme les siens. Pourquoi j’étais noir, si je bronzais.
Je n’ai pas su lui expliquer pourquoi j’étais noir.
Mais tout ne peut pas s’expliquer : l’amitié, la bêtise, nos adieux en bas de sa rue, le manque de courage que j’avais à ne pas l’aider plus.
Je ne lui ai pas demandé, ce qu’elle faisait à quatre heures du matin dehors. Mais j’ai joué trois notes dans sa rue. Pour ta solitude. Pour les deux baisers salés, pour nos adieux. La vie ne s’arrête pas là, et la route va m’emmener loin. Petite Elsa. Peut-être qu’un jour, tu entendras ta grande sœur noire. Elle chantera dans ta nuit, pour tes chagrins.

Depuis deux jours, il pleut. Je traîne sur le port. J’espère que la pluie lave le sang. Cette nuit un bateau doit faire escale.

Dans la soirée, le vent s’est levé, la pluie a cessé. Plus que quelques heures à attendre. Un marin doit venir me chercher, pour monter à bord. Adossé contre le mur d’un hangar, j’attends en posant des accords. Du bout des doigts j’effleure le nacre. Mon ventre se noue et le feeling passe. Mon son monte vers les étoiles.
Elsa, Angela aidez moi.

J’ai peur.

Ils sont devant moi. Ils écoutent. Derrière j’aperçois la passerelle. Elle monte comme ma musique.
J’aurai dû me cacher, avec les rats, mes frères.
Les amarres glissent.
J’entends la sirène, je sais qu’elle sera ma dernière partenaire. Elle cesse d’improviser, la dernière note est lugubre.
- Tu vas crever négro !
Je le sais, ça n’a plus d’importance.
- On va t’saigner enfant d’pute !
Je vais mourir, loin de chez moi.
- Merde, les flics…
Je vois les éclairs bleus.
- Alors, on s’amuse les gars !
- Ouais. C’t’enfant de pute nous la joue.
- C’rai ti c’lui qu’a buté vo’te pote ?
- Pour sûr, chef.
- Dommage, y jouait pas mal ce con.
- Pour sûr.
- C’est pas l’tout, on a d’au’tes chats à fouetter. On va vous laisser vous amuser, avec vo’te nouveau copain.
- On peut pas empêcher les gens d’s’amuser chef.
- Surtout qu’ici y dérange pas les voisins. Bonne fin d’soirée.

J’ai chanté comme un guerrier, pour que la mort soit plus douce. Pour oublier les coups.
J’aurais pu finir mes jours en prison, je vais mourir. Mon sax nage dans une flaque rouge. Je sens les étoiles me regarder. Demain une dernière fois, le soleil va venir réchauffer mon corps.

5 commentaires:

sm a dit…

difficile pour moi qui est aussi peu que possible de culture roman noir et rouge, sang et jazz, mais je trouve ça bien écrit je dirais même classique si encore une fois je fréquentais le genre, il y a du Eastwood et aussi ce chroniqueur jazz sur france musique à 17h, voilà, je vois bien maintenant le court métrage, je vois aussi le long épisode de ta vie : ramasser des petites dans le besoin et à l'occas' te faire saigner par elle (dans leur fantasme), un côté mike hammer.

à demain

s

ZEUGMA a dit…

Merçi.... Avec Jon on aimeré bien tourner se court... avec du bon matos.... ça ça devré allé.... on a lé scène au bar tu devine où... épuis le port...

sm a dit…

Dans ce cas je veux bien faire un flash figurant...

sm a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
ZEUGMA a dit…

bien volontier
on te fera tenir le role d'un vrai méchant
ça te changera